Empreinte carbone et décarbonation des filières d’élevage bovin

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Anastasia Broda

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Visuel de couverture SNBC 3, la stratégie nationale bas-carbone

I. Décarboner l’élevage bovin : enjeux et leviers

a. Pourquoi l’élevage bovin représente une grande part des émissions du secteur agricole

L’agriculture française émet trois principaux gaz à effet de serre, qui contribuent au réchauffement climatique : le méthane, le protoxyde d’azote et le dioxyde de carbone. Selon l’inventaire Secten 2025 du Citepa, les émissions du secteur agricole tout entier, cultures comprises, se composent à 57,1 % de méthane, 28,7 % de protoxyde d’azote et 14,3 % de dioxyde de carbone. Le méthane domine, et il provient majoritairement de l’élevage de ruminants.

Cette répartition explique pourquoi les stratégies climatiques ciblent l’élevage. Une grande partie des émissions agricoles tient à des processus biologiques inhérents aux ruminants, à commencer par la fermentation entérique : en digérant la cellulose des fourrages dans leur panse, les bovins produisent du méthane. Ces émissions sont difficiles à diminuer. La Cour des comptes estime que l’élevage bovin représente à lui seul environ 11,8 % des émissions de gaz à effet de serre du pays.

Le méthane est un gaz à durée de vie courte, une douzaine d’années dans l’atmosphère, mais à fort pouvoir réchauffant. Sur cent ans, son pouvoir de réchauffement global est presque 30 fois supérieur à celui du CO2, valeur de référence des inventaires nationaux. Sur vingt ans, il dépasse 80. Conséquence : agir sur le méthane produit un effet rapide sur le climat. Une vache laitière émet entre 400 et 600 grammes de méthane par jour, principalement par éructations, selon son alimentation, sa race et sa conduite. À l’échelle du produit fini, le méthane représente près de la moitié de l’empreinte carbone des produits issus des ruminants : lait, viande et abats, cuir, et co-produits valorisés en gélatine, en alimentation animale ou en industrie pharmaceutique.

b. Décapitalisation subie du cheptel ou décarbonation pilotée des élevages

Les émissions de l’élevage baissent depuis 2022, de l’ordre de 2 % par an. Cette baisse n’est pas seulement le fruit d’une transition bas carbone voulue. Une partie tient aux gains de productivité réalisés en bovin lait depuis les années 1990 et à la mise aux normes des bâtiments d’élevage, qui ont réduit l’empreinte par litre de lait. Le Haut conseil pour le climat attribue la baisse récente principalement à la décapitalisation du cheptel, un facteur conjoncturel. Les leviers de décarbonation proprement dits, eux, restent largement devant nous.

Le débat public ajoute une seconde lecture. Certains rapports proposent la réduction du cheptel comme solution sine qua none pour tenir les engagements climatiques. La question est légitime à l’échelle des politiques publiques. Elle relève d’un autre plan que la décarbonation à l’échelle de l’exploitation, et les deux se complètent : une partie des émissions reste liée au volume produit, l’autre dépend des pratiques.

Ce débat porte au fond sur un choix de système d’élevage :

Le gain de productivité par animal améliore l’empreinte du litre de lait et du kilo de viande, mais pousse à l’intensification, à rebours de l’élevage à l’herbe auquel les citoyens sont attachés. Et il ne se pose pas dans les mêmes termes selon les filières :

  • Le bovin lait s’est intensifié et laisse moins de place à l’herbe, hors zones AOP et zones défavorisées.
  • Le bovin viande est quant à lui moins intensifié, dispose de moins de marge de productivité, et porte des bénéfices socio-économiques autres : emploi, entretien des paysages, tourisme.

C’est en élevage bovin extensif, viande principalement, que l’on peut aller chercher une diminution de l’empreinte carbone. La démarche collective Méthane 2030, lancée fin 2023 dans le cadre de la Stratégie nationale bas-carbone, vise une réduction de 30 % des émissions de méthane des filières bovines en dix ans, à production maintenue. Elle s’appuie sur trois grands leviers : la conduite du troupeau, la génétique et la nutrition.

II. Décarbonation des élevages : leviers et pratiques bas-carbone

a. Méthane entérique et possibilités de décarbonation

La fermentation entérique est la principale source d’émissions en l’élevage bovin. C’est donc au niveau des émissions provenant de cette fermentation qu’il faut agir, par des moyens différents.

  • Tout d’abord, cela peut se faire par la conduite du troupeau. Ce levier se mobilise sans investissement lourd. Réduire l’âge au premier vêlage des génisses, les femelles qui n’ont pas encore mis bas, baisser le taux de réforme et de renouvellement, améliorer la santé et la reproduction : autant d’actions qui diminuent le méthane émis par litre de lait ou par kilo de viande. Selon les travaux de Méthane 2030, la conduite du troupeau peut intervenir à hauteur de 10 à 20 % dans la réduction des émissions de méthane.
  • En outre, la génétique permet de sélectionner des animaux moins émetteurs. L’effet est lent mais durable. Le chantier a avancé en bovin lait : le projet Methabreed, porté par Apis-Gene avec l’Institut de l’élevage, l’INRAE et Eliance, a produit des index pilotes sur huit races laitières, avec une héritabilité suffisante pour envisager une sélection génomique. Leur utilisation en routine dans les schémas de sélection reste devant nous. Un point de vigilance ressort de ces travaux : les corrélations génétiques sont défavorables, une production laitière élevée allant de pair avec des émissions de méthane plus fortes.
  • La nutrition fait l’objet d’une recherche active. L’additif 3-NOP, commercialisé sous le nom de Bovaer, est le premier réducteur de méthane entérique autorisé dans l’Union européenne, depuis 2022. Selon l’évaluation de l’EFSA, il réduit le méthane entérique des vaches laitières de 20 à 35 %, sans effet sur la production. Des essais conduits dans des fermes par l’Institut de l’élevage et des laiteries ont mesuré des réductions de 29 à 42 %. À ce jour, c’est le levier aux réductions unitaires les plus élevées.

Cependant, cette solution a des limites. L’additif se distribue dans une ration mélangée, ce qui le rend plus adapté aux systèmes où les animaux sont nourris à l’auge qu’aux systèmes extensifs à l’herbe. Les essais publiés restent de durée limitée. Et son acceptabilité, technique comme sociétale, conditionne son déploiement réel. D’autres pistes nutritionnelles sont à l’étude, comme les algues marines, les plantes riches en tannins ou les apports de lipides, avec des efficacités encore moins consolidées.

b. Capter et valoriser les effluents d’élevage

Les effluents constituent un poste d’émissions à part entière : leur stockage émet du méthane, et leur épandage/utilisation du protoxyde d’azote. Leur poids reste néanmoins modeste au regard de la fermentation entérique.

La couverture des fosses à lisier limite les émissions, à condition qu’elle soit étanche et associée à un dispositif de traitement : une torchère qui brûle le méthane capté, ou une valorisation du biogaz en électricité ou en injection dans le réseau. La méthanisation pousse cette logique : elle permet de capter le méthane, le transformer en énergie et produire un digestat, matière résiduelle qui peut se substituer en partie aux engrais minéraux. Les réductions annoncées varient selon les systèmes et les sources, dans une fourchette de l’ordre de 8 à 18 % des émissions de l’atelier bovin concerné.

Cependant, la méthanisation n’est pas une solution universelle : le digestat est riche en azote et volatil, et doit donc être géré correctement. Dans le cas de projets collectifs, cela peut accentuer les excès d’azote sur les plans d’épandage. Bien que les cultures que l’on peut mettre dans un méthaniseur soient encadrées (CIVE, refus de parcelles, dérobées), la compétition pour l’usage des terres est toujours un risque. La production d’énergie peut être un bon complément à l’activité d’élevage, pour valoriser les effluents, mais ne doit pas devenir la source de revenus principale.

c. Bovin lait et bovin viande : des leviers divergents

Le potentiel de réduction des émissions, exprimé en CO2e à l’échelle de l’atelier, diffère entre bovin lait et bovin viande.

  • En bovin lait, les systèmes reposent sur une alimentation à l’auge et produisent du lisier. La gestion des effluents, la méthanisation et les additifs alimentaires comme le 3-NOP sont donc adaptés.
    Agir sur la productivité est aussi possible : un volume de lait plus élevé dilue les émissions incompressibles, ce qui réduit l’empreinte par litre. Ce raisonnement a une limite à garder en tête. Réduire l’empreinte par litre ne réduit pas mécaniquement les émissions totales, et l’intensification a ses propres contreparties, notamment environnementales et sociales. L’efficience par produit est un indicateur, pas un objectif suffisant : la décarbonation se juge dans une approche globale des impacts environnementaux.

  • En bovin viande, les systèmes sont, comme nous le disions plus haut, plus extensifs et liés à l’herbe. En termes d’émissions, la fermentation entérique domine. Les marges d’amélioration du bilan carbone sur les effluents sont par ailleurs plus faibles et les additifs réducteurs de méthane comme le 3-NOP, qui se distribuent en stabulation, sont moins adaptés. En contrepartie, le stockage de carbone dans les prairies maintenues pour la pâture les animaux joue un rôle plus important dans le bilan net.

Les trajectoires de décarbonation doivent donc être construites par système, et au maximum dans une approche environnementale globale.

d. Prairies et carbone des sols, un stock à protéger

L’élevage bovin, comme nous le soulignions plus tôt, permet de stocker du carbone dans les sols quand il est extensif. Et ce, davantage que les systèmes de cultures. Les prairies permanentes en accumulent en effet davantage que les cultures annuelles. En moyenne nationale, et sur les trente premiers centimètres, l’INRAE considère que les sols sous prairies permanentes stockent près de 70 tonnes de carbone par hectare, contre moins de 45t sous cultures annuelles. Ces valeurs varient fortement selon la profondeur du sol, sa densité, sa composition, et notamment sa teneur en argile, en cailloux et en matière organique. Les mesures de l’observatoire du carbone organique des sols en élevage apportent un complément utile : dans les exploitations d’élevage, même les parcelles conduites en cultures stockent 66 tonnes de carbone par hectare, soit 27 % de plus que les parcelles de grandes cultures.

Cependant, plus la prairie permanente est ancienne, moins elle est stockante et plus elle s’approche d’un équilibre entre stockage et déstockage. Tandis qu’une prairie en rotation stocke plus activement. Ce stockage compense donc une partie des émissions de l’élevage, sans les neutraliser, et la part exacte dépend fortement du type de prairie.

Par ailleurs, la mesure de la séquestration reste difficile à mettre en place, compte tenu de la forte variabilité d’un sol à l’autre et la profondeur considérée.

Enfin, le stockage est réversible : labourer une prairie réémet le carbone accumulé. Le carbone des prairies est donc un stock à préserver, en évitant le retournement, plus qu’un puits à exploiter sans limite.

III. Engager les filières d’élevage dans la décarbonation de leur amont agricole

a. Pourquoi l’ensemble de la chaîne de valeur est concerné ?

La décarbonation de l’élevage ne doit pas être portée seulement par les éleveurs. Les industriels et les distributeurs qui s’approvisionnent en lait et en viande portent ces émissions dans leur scope 3 amont, où elles constituent le poste le plus lourd de leur empreinte. Les cadres de comptabilité carbone comme le SBTi FLAG ou le GHG Protocol LSRS engagent à réduire les émissions scope 3.

Cela concerne de nombreux acteurs de la chaîne de valeur, auxquels on ne pense pas forcément : tannerie (peaux), cosmétique, pharmacie, alimentation animale, etc. Tous ces secteurs valorisent des sous-produits de l’élevage bovin et sont donc concernés par la décarbonation de leur amont agricole.

b. De la mesure terrain à la valorisation économique

Décarboner l’élevage bovin suppose d’abord de pouvoir mesurer ses émissions. Sans bilan carbone fiable, aucune amélioration ne peut être quantifiée.

Les outils pour y parvenir existent, tels que CAP’2ER en élevage bovin et la méthode Carbon Agri du Label bas carbone pour la partie grandes cultures. Un engagement dans le Label bas carbone permet ensuite de générer des crédits carbone. Chez Carbone Farmers, nous les vendons à des entreprises contributrices volontaires, afin de financer les efforts de transition des exploitations d’élevage. Ces crédits sont ensuite reportés par ces entreprises à part de leur propre bilan carbone, afin d’éviter toute confusion entre émissions réellement réduites au sein de sa chaîne de valeur et réductions financées hors de la chaîne de valeur.

Pour un collecteur ou une entreprise agroalimentaire, l’enjeu est de disposer d’une donnée auditable, représentative de la réalité du terrain et comparable d’une exploitation à l’autre. C’est pour cela que nous avons développé FarmGate Metrics : notre plateforme centralise les données recueillies sur le terrain, calcule les ECP (empreinte carbone produit), met à disposition plus de 30 indicateurs environnementaux complémentaires, et restitue ces données à l’échelle de la ferme comme à celle de la filière. Pour les entreprises des chaînes de valeur agricoles, ces données sont précieuses pour piloter leur scope 3 amont, leur approvisionnement ou leurs stocks de productions bas carbone, et suivre les trajectoires de décarbonation dans le temps.

Retrouvez toute notre offre pour les filières agricoles d’élevage sur notre page offre filières. Nous avons à cœur de cofinancer, valoriser et encourager la transition bas carbone des exploitations, qui prennent le risque technique et économique du changement de pratiques.

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