L’agriculture occupe une place centrale dans les trajectoires de transition écologique. En France, le secteur représente environ 19 % des émissions nationales de GES, ce qui en fait le deuxième secteur émetteur après les transports.
Outre l’impact de l’activité agricole sur le climat, une autre crise progresse sous nos pieds. Ainsi, selon la FAO, l’équivalent d’un terrain de football de sol fertile est érodé toutes les cinq secondes dans le monde. En Europe, près de 70 % des sols sont aujourd’hui dégradés, provoquant des pertes de production agricole.
À l’échelle mondiale, 1,7 milliard de personnes vivent dans des régions où les rendements agricoles sont en baisse en raison de la dégradation des sols, selon un rapport de la FAO de novembre 2025. Par ailleurs, l’agriculture est directement impliquée dans l’érosion de la biodiversité, la perturbation des cycles biogéochimiques et la pression sur la ressource en eau.
Pour répondre au défi majeur qu’est le changement climatique, les démarches d’agriculture bas carbone ont vu le jour. Elles ont permis de lancer une première vague de transition. En France, elles sont notamment encadrées depuis 2018 par le Label bas carbone. En six ans, le dispositif a validé plus de 1 600 projets agricoles, ouvrant la voie à des financements pour les exploitations engagées dans la réduction de leurs émissions.
Un nouveau concept a quant à lui émergé pour répondre à davantage d’enjeux environnementaux. Il s’agit de l’agriculture régénératrice, qui propose une lecture plus riche de la performance des systèmes agricoles. Elle suscite un intérêt croissant auprès des acteurs industriels. Des coalitions sectorielles internationales travaillent désormais à structurer des référentiels communs pour en accélérer son déploiement à l’échelle mondiale.
Cependant, l’intégration de l’agriculture régénératrice dans les démarches d’agriculture bas carbone est actuellement compliquée : ces deux approches sont souvent confondues, parfois opposées, rarement bien articulées. Sont-elles complémentaires ou contradictoires ? C’est la question que nous explorerons dans cet article, en commençant par clarifier les contours de l’agriculture régénératrice, avant d’analyser son lien avec les démarches bas carbone.
Cet article est le premier d’une série consacrée à l’agriculture régénératrice.
I. Agriculture régénératrice : un concept en plein essor, sans définition consensuelle
Des racines conceptuelles anciennes, une diffusion récente
Le développement de l’agriculture régénératrice est récent à l’échelle des politiques publiques et des filières, mais sa conceptualisation remonte aux années 1970, notamment avec les travaux de Robert Rodale aux États-Unis. À l’origine centrée sur la régénération des sols, l’approche s’est progressivement élargie pour intégrer une vision plus globale des systèmes agricoles.
Elle englobe aujourd’hui un ensemble de paramètres : climat, biodiversité, eau, fertilité des sols, mais aussi résilience économique des exploitations. Cette évolution explique en partie la difficulté à en donner une définition uniforme.

Une logique de régénération plutôt que de limitation
Contrairement à des approches d’atténuation qui visent d’abord à réduire les impacts négatifs de l’agriculture, l’agriculture régénératrice repose sur la restauration et l’amélioration active des fonctions écologiques des agroécosystèmes.
Dans la littérature scientifique, l’agriculture régénératrice est souvent associée à plusieurs objectifs convergents :
- Amélioration de la matière organique des sols
- Restauration des cycles biogéochimiques (carbone, azote, phosphore)
- Renforcement de la biodiversité des sols et des milieux aériens
- Amélioration de la gestion de l’eau
- Augmentation de la résilience face aux aléas climatiques
Des pratiques variées qui ne sont pas encadrées par un cahier des charges unique
L’agriculture régénératrice ne suit pas de référentiel unique, ni ne s’intègre dans un cahier des charges comme un label. Elle se caractérise par un ensemble de pratiques agronomiques mobilisées de manière combinée, en fonction des contextes pédoclimatiques et des systèmes de production. Ces pratiques conduisent a priori à des améliorations sur plusieurs aspects environnementaux. Parmi celles qui sont les plus fréquemment employées, on retrouve :
- La couverture permanente des sols et la mise en place de cultures intermédiaires
- La réduction du travail du sol
- La diversification des rotations et l’introduction de légumineuses
- Le développement des infrastructures agroécologiques (haies, bandes enherbées, etc.)
- La réduction des intrants chimiques
Cette absence de cahier des charges est une force dans la mesure où elle permet l’adaptation aux contextes locaux. Cependant, elle présente également ses limites en rendant la comparaison, la valorisation économique et la systématisation des démarches difficiles.
Une notion polysémique qui provoque une confusion avec d’autres modèles agricoles
L’un des principaux enjeux de l’agriculture régénératrice, nous l’avons vu, réside dans l’absence de définition unique.
Selon les acteurs, le terme peut renvoyer à des priorités différentes :
- santé des sols
- stockage de carbone
- biodiversité
- autonomie des exploitations
- résilience des systèmes alimentaires
Le manque d’une définition unanime alimente une confusion fréquente avec d’autres modèles agricoles :
- agriculture de conservation des sols
- agriculture biologique
- agroécologie
- agriculture raisonnée
- agriculture HVE (Haute Valeur Environnementale)
Ces modèles partagent des objectifs ou des pratiques avec l’agriculture régénératrice, sans en être totalement équivalents.
En bref, l’agriculture régénératrice se distingue moins par des pratiques spécifiques que par une logique d’ensemble :
- une approche orientée vers les résultats et les améliorations visibles plutôt que vers les moyens mis en place
- une vision systémique des exploitations
- une intégration potentielle dans des démarches filières et économiques
Une notion à distinguer des modèles voisins
| Modèle agricole | Points communs avec l’agriculture régénératrice | Points de différenciation |
| Agriculture de conservation des sols | Préservation et amélioration de la santé des sols ; couverture des sols ; diversification des rotations ; réduction des perturbations physiques du sol | Approche centrée principalement sur le sol ; périmètre environnemental plus restreint (biodiversité aérienne, eau, climat peu intégrés) ; absence de logique explicite de valorisation filière ou RSE |
| Agriculture biologique | Sensibilité à l’usage des produits chimiques de synthèse ; recherche de bénéfices environnementaux (sols, eau, biodiversité) ; réflexions et construction de rotations culturales souvent plus longues ou complexes | Modèle normatif fondé sur un cahier des charges (plusieurs labels internationaux et nationaux existent à ce jour) ; logique de conformité plutôt que de trajectoire de progrès |
| Agroécologie | Vision systémique des agroécosystèmes ; prise en compte des interactions écologiques ; objectif de durabilité à long terme | Racines politiques et sociales plus affirmées (mouvement paysan, Via Campesina) ; usage du terme davantage ancré dans la recherche académique ; communauté de praticiens plus militante |
| Agriculture raisonnée | Réduction des impacts environnementaux ; optimisation de l’usage des intrants ; maintien de la viabilité économique | Démarche sans obligation de résultat ni vérification externe ; amélioration partielle qui ne remet pas en cause les fondements du modèle productif ; absence de vision globale de l’exploitation |
| Agriculture HVE | Réduction des impacts environnementaux ; attention portée à la biodiversité, à la gestion des intrants et de l’irrigation | Certification publique française fondée sur des seuils de performance mesurables ; périmètre d’action délimité à quatre thématiques (biodiversité, phytosanitaire, fertilisation, irrigation) ; logique de conformité à un cahier des charges précis plutôt que de trajectoire de progrès globale |
Des limites qui freinent le déploiement à grande échelle
L’absence de cadre commun pour l’agriculture régénératrice, comme nous l’avons souligné, pose plusieurs problèmes :
- difficulté à comparer les démarches,
- hétérogénéité des indicateurs utilisés,
- manque de lisibilité pour les acteurs économiques,
- et risque de récupération marketing (greenwashing).
Ces limites sont aujourd’hui reconnues dans la littérature comme dans les retours d’expérience terrain.
Ainsi, la massification de l’agriculture régénératrice suppose un langage commun, des indicateurs partagés, des outils de mesure robustes et une compatibilité avec les cadres existants. C’est précisément ce que les démarches bas carbone ont réussi à construire autour d’un enjeu principal, la limitation du changement climatique, à travers l’indicateur de référence qu’est le facteur d’émission (exprimé en CO2e).
II. Agriculture bas carbone et agriculture régénératrice : complémentarité plutôt que contradiction
Un cadre bas carbone mature et des résultats mesurables
L’agriculture bas carbone a permis de mettre en lumière les émissions d’origine agricole, de construire des méthodologies de mesure reconnues et de mobiliser des financements pour accompagner la décarbonation du monde agricole. En France, le Label bas carbone est devenu l’outil central de cette transition.
Selon une étude I4CE publiée en 2025, 1 685 projets LBC ont été validés fin mars 2025, soit un potentiel de 6,4 MtCO2e séquestrées ou évitées. La croissance est exponentielle : en 2024, cela représentait environ 2,8 MtCO2e potentiels, soit le double de 2023. L’agriculture y occupe une place centrale, avec les méthodologies Grandes cultures et élevage bovin (CarbonAgri), parmi les plus utilisées.
Carbone Farmers est un acteur qui a activement contribué à construire ce marché. Depuis sa création en 2022, l’entreprise a accompagné plus de 2 000 agriculteurs, avec plus de 60 acteurs des filières agricoles et d’entreprises engagées pour le climat. Cela a conduit à sécuriser plus de 11 millions d’euros pour la transition. Ainsi, plus d’un million de tonnes de CO2e ont été économisées ou séquestrées depuis 4 ans. À titre d’exemple, un projet collectif labellisé dans les Hauts-de-France rassemble 3 collecteurs, 157 agriculteurs sur 27 057 hectares, avec une séquestration et réduction potentielles de près de 84 000 tonnes de CO2e sur toute la durée du projet.
Une tension réelle mais souvent surestimée
L’émergence de l’agriculture régénératrice introduit donc un élargissement du cadre d’analyse. Là où les démarches bas carbone ont historiquement été construites pour pallier le changement climatique, l’agriculture régénératrice propose une lecture élargie des enjeux environnementaux.

Dans certains cas, des tensions peuvent apparaître. En élevage notamment, la performance climatique est souvent mesurée en émissions par unité produite. Or, comme le souligne I4CE dans son bilan du Label bas carbone publié en 2025, la méthodologie Carbon’Agri « encourage l’optimisation des systèmes, mais freine les changements structurels pourtant nécessaires pour atteindre les objectifs climatiques du secteur agricole ». Piloter la performance à travers ce seul indicateur peut ainsi orienter les producteurs vers des logiques d’optimisation productive. Cette intensification se fait alors au détriment de transformations plus profondes comme le retour à des systèmes herbagers ou le maintien des prairies permanentes, qui sont précisément au cœur d’une démarche régénératrice.
À l’inverse, certaines pratiques favorables à la régénération des sols (comme l’introduction de cultures intermédiaires ou l’allongement des rotations) peuvent entraîner, à court terme, une baisse de la productivité, dégradant les indicateurs carbone rapportés à l’unité produite.
Des pratiques communes
Pour autant, opposer frontalement agriculture bas carbone et agriculture régénératrice serait réducteur. Dans les faits, les deux approches reposent sur des pratiques communes : couverture permanente des sols, diversification des rotations, amélioration de la gestion de l’azote, intégration d’infrastructures agroécologiques. Elles poursuivent également un objectif partagé de résilience des exploitations, à la fois sur le plan agronomique et économique.
L’agriculture bas carbone constitue souvent une première étape pour s’engager dans la transition, en mesurant des indicateurs et en formalisant des trajectoires de progrès, avec des financements associés à la clé.
L’agriculture régénératrice, de son côté, ne remplace donc pas ce cadre mais l’étend.
La donnée comme langage commun
Dans le cadre des démarches bas carbone, les exploitations agricoles font déjà l’objet d’une collecte de données particulièrement riche. Chez Carbone Farmers, un bilan carbone mobilise près de 3 000 points de données par exploitation, couvrant un large spectre de pratiques agronomiques, de caractéristiques des sols, d’utilisation des intrants et d’organisation des systèmes de production.
Or, une partie seulement de ces informations est aujourd’hui valorisée par les cadres bas-carbone. La majorité des données collectées sont utilisées pour quantifier les émissions de GES et le stockage du carbone. A contrario, d’autres dimensions comme la biodiversité, la qualité des sols ou la gestion de l’eau restent partiellement exploitées, ou reléguées au statut de « co-bénéfices ».

C’est pourquoi notre plateforme FarmGate Metrics, certifiée ISO 14067, affiche d’ores et déjà une trentaine d’indicateurs relatifs à la biodiversité, à la qualité de l’eau, de l’air et des sols, et à la résilience des exploitations agricoles (tels que l’évolution des apports organiques vs minéraux, la part des couverts et des cultures d’intérêt dans l’assolement, ou encore l’efficacité d’utilisation de la ressource en eau). Concrètement, nous voyons qu’il n’est pas nécessaire de produire de nouvelles données. Il s’agit d’organiser différemment leur harmonisation et leur valorisation par les filières.
Les données déjà collectées dans le cadre de démarches bas carbone constituent une bonne base pour alimenter des référentiels d’agriculture régénératrice plus larges.
Un contexte réglementaire qui accélère la demande en données sur plusieurs volets environnementaux
La directive CSRD, en vigueur pour les grandes entreprises depuis 2024 et amenée à s’étendre d’ici 2027, impose aux entreprises un reporting extra-financier (ESG) qui intègre les impacts de leur activité sur la biodiversité, l’eau et les sols, et pas seulement sur le climat. En parallèle, le référentiel SBTi FLAG (Forest, Land and Agriculture), publié en septembre 2022, propose aux entreprises ayant des activités liées aux terres de se fixer des objectifs de décarbonation spécifiques sur leur chaîne de valeur agricole (scope 3). À l’horizon 2050, la méthodologie exige une réduction d’au moins 72 % des émissions FLAG.
Ces cadres créent une demande croissante, de la part des acheteurs et des financeurs, pour des données agricoles fiables, comparables et multidimensionnelles.
Les démarches bas carbone, en ayant déjà organisé la collecte et la vérification des données à l’échelle de l’exploitation, sont en bonne place pour répondre à cette demande, à condition d’élargir leur périmètre d’analyse.
Cela implique aussi de faire évoluer l’accompagnement technique des agriculteurs qui peut être fait dans ce cadre. Par exemple, en optant pour une réflexion plus systémique, attentive à la cohérence entre performance carbone des différents ateliers et performance environnementale de toute l’exploitation.
Faire converger les mises en pratique
L’agriculture régénératrice et l’agriculture bas carbone ne s’opposent pas : l’agriculture régénératrice peut se concevoir comme l’aboutissement d’une trajectoire de transition, initiée par une démarche bas carbone.
La limitation des émissions de GES a fourni l’infrastructure : les méthodologies, les outils de mesure, les mécanismes de financement. La SNBC fixe pour le secteur agricole un objectif de réduction de 46 % des émissions entre 2015 et 2050. À notre sens, cette trajectoire nécessite des leviers qui vont bien au-delà de l’optimisation carbone.
L’agriculture régénératrice intègre ce dont le carbone ne rend pas compte de façon précise : la santé des sols, la biodiversité, la résilience des exploitations. Dès lors, la vraie question n’est pas de choisir entre ces deux approches, mais plutôt de faire aboutir les démarches bas carbone à des réflexions sur le système agricole dans son ensemble.