Les crédits biodiversité, futurs financements de la transition agricole ?

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Anastasia Broda

Responsable Marketing et communication

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Prairie avec des coquelicots et pâquerettes

À l’instar des crédits carbone, envisagés pour flécher des financements vers la décarbonation de nombreux secteurs ou la préservation et la restauration des puits de carbone, le concept de certificats biodiversité apparaît comme une solution pour allouer des financements privés à la protection de la biodiversité.

Les terres agricoles couvrant près de la moitié du territoire français, c’est un sujet à suivre de près pour l’ensemble du monde agricole. D’autant plus que l’agriculture peut avoir de nombreuses externalités positives sur l’environnement, en fonction des pratiques mises en place.

Crédits ou certificats biodiversité : de quoi parle-t-on exactement ?

La définition des crédits ou certificats biodiversité

Un certificat ou crédit biodiversité est un mécanisme permettant d’attester et donc de financer des actions positives sur l’environnement, fondées sur des « gains en matière de biodiversité », quantifiés et certifiés.

Cela permet d’apporter la preuve qu’une action sur le terrain a permis de maintenir ou d’augmenter le bon état écologique d’un écosystème ou d’une zone donnés. En agriculture, cela peut être la restauration de haies, la plantation d’un couvert permanent, le retour d’une zone humide, la suppression définitive de pesticides, etc.

Petit focus sur les termes : faut-il dire « crédit » ou « certificat » ?

Le terme « crédit » renvoie davantage à une logique de compensation, comme si par l’achat de crédit biodiversité quelque part une entreprise se donnait le droit d’avoir un impact négatif sur un écosystème autre part (un crédit signifiant un débit annulé ailleurs).

Le terme « certificat » est donc plus général et se prête mieux à une logique de contribution : on finance des gains pour la biodiversité sans prétendre annuler ses propres impacts négatifs. Cette nuance est importante, comme le souligne Carbone 4, pour bien définir le cadre des certificats biodiversité.

Une filiation et des différences avec les crédits carbone

Le modèle semble s’inspirer des crédits carbone en tant qu’il :

  • mobilise des financements privés pour mettre en place des actions positives sur l’environnement
  • garantit l’additionnalité (le projet de restauration ou de conservation n’aurait pas pu se faire autrement)
  • adopte une même logique de certification par unité (on certifie 1 tonne de CO2e VS on certifie 1 unité de biodiversité)
  • concerne le même type d’acteurs : porteurs de projets, certificateurs, acheteurs…

La différence principale, et la difficulté principale aussi, réside dans l’absence de métrique universelle pour quantifier la biodiversité.

Il est aisé d’évaluer une tonne de CO2 non émise ou séquestrée à travers l’indicateur CO2e, partagé dans le monde entier. Cependant, un gain de biodiversité est difficile à harmoniser entre différents territoires ou différentes activités. À quoi équivaut la restauration d’une forêt au Brésil, la destruction d’une zone humide en Camargue ou la mise en place de prairies dans le Nord de la France ?

C’est aussi pour cette raison que les experts qui réfléchissent à la question (Carbone 4, Muséum National d’Histoire Naturelle, Fondation pour la Recherche sur la Biodiversité entre autres) insistent sur la nécessité d’écarter à tout prix la logique de compensation au profit d’une logique de contribution. Cela permettrait d’éviter d’émettre des crédits ne générant pas les effets revendiqués.

Quelle maturité du marché pour des crédits biodiversité ?

Un besoin évident de financements pour la biodiversité

Selon le rapport Financing Nature du Paulson Institute, le déficit annuel pour atteindre les objectifs mondiaux de biodiversité se situe entre 700 et 942 milliards de dollars par an. L’accord de Kunming-Montréal, adopté lors de la COP15 en décembre 2022, fixe pourtant l’objectif (cible 19) de mobiliser au moins 200 milliards de dollars par an d’ici 2030, dont une part significative de financements privés.

Or, plus de 50 % du PIB mondial dépend directement ou indirectement de la biodiversité, selon le Forum économique mondial. Et 72 % des sociétés non financières européennes sont dépendantes des services écosystémiques, d’après la Banque Centrale Européenne. La question du financement de la nature est donc davantage un enjeu stratégique et économique qu’éthique.

Un marché qui émerge, mais une croissance plus lente que prévue

Le 20 avril 2026, CDC Biodiversité et la Banque européenne d’investissement (BEI) ont rendu publique leur étude sur le marché de la biodiversité. Entre 2022 et 2026, les certificats biodiversité ont représenté “un peu plus de cinq millions de dollars vendus” (Martin Vaqué, co-fondateur de Bloomlabs), soit environ 6 800 transactions à travers le monde pour un total de 170 projets.

Même si la tendance est positive et l’intérêt pour ce marché réel, sa croissance a ralenti (avec un premier trimestre 2026 plutôt bas).

Dans son rapport de 2023, le World Economic Forum (WEF) se montrait au contraire assez optimiste sur ses projections de marché. Il anticipait, dans son scénario le plus ambitieux, une demande potentielle pouvant aller jusqu’à 2 milliards de dollars en 2030, et jusqu’à 69 milliards de dollars d’ici 2050. Toutefois, ce scénario présuppose des directives claires en matière d’allégations environnementales, et l’adoption d’objectifs environnementaux précis par la majorité des entreprises, ce qui n’est pas encore le cas.

Le débat entre compensation et contribution

C’est la question centrale, et celle sur laquelle Carbone 4, le MNHN et la FRB ont publié l’analyse la plus poussée à ce jour, dans leur étude Certificats Biodiversité : Risques et Opportunités (septembre 2024).

Le cabinet identifie 9 catégories de risques majeurs :

  • Perturbation de la hiérarchie d’atténuation : la possibilité d’« annuler » des impacts amoindrit l’incitation à les éviter et les réduire en amont.
  • Greenwashing : la communication sur de bonnes pratiques peut masquer des impacts négatifs générés par ailleurs.
  • Retard réglementaire : un marché volontaire actif peut donner l’illusion que « le marché s’en occupe », retardant l’émergence d’une réglementation contraignante.
  • Faiblesses méthodologiques : la biodiversité est impossible à rendre compte à travers un indicateur unique, et les méthodes d’évaluation sont encore en construction (> 50 méthodologies en cours de développement dans le monde en 2025).
  • Risques de non-permanence des gains (un milieu restauré peut être détruit ensuite).
  • Risques de fuite : les impacts négatifs se déplacent hors de la zone certifiée.
  • Gouvernance asymétrique : insuffisante implication des acteurs locaux, partage inégal des revenus, incitations perverses.

C’est pourquoi l’encadrement des crédits biodiversité, notamment le suivi des projets, est primordial.

Quels projets et quelles pratiques agricoles seraient concernés ?

Bien qu’il n’y ait actuellement pas de méthodologie unique pour les certificats biodiversité, de nombreuses initiatives ont vu le jour ces dernières années.

Une grande variété de pratiques considérées comme ayant un impact positif sur la biodiversité recoupent celles qui peuvent être valorisées dans le cadre du Label bas carbone, en particulier en tant que “co-bénéfices”.

Parmi elles, on retrouve :

  • Les couverts végétaux permanents et les cultures intermédiaires diversifiées
  • L’allongement et la diversification des rotations
  • La réduction voire la suppression du travail du sol (agriculture de conservation des sols)
  • La réduction drastique ou suppression des intrants de synthèse (phytosanitaires, engrais azotés)
  • Les cultures associées
  • La plantation et l’entretien de haies bocagères
  • La création et la restauration de mares
  • Le maintien et la restauration de bandes enherbées, zones mellifères, bosquets
  • Le pâturage tournant dynamique, les prairies permanentes ou multi-espèces
  • Etc.

L’émergence de méthodologies et référentiels pour des certificats biodiversité

En France, des initiatives se penchent sur le sujet

En France, plusieurs initiatives travaillent en parallèle sur la mesure de ces gains biodiversité :

  • L’IAPB (International Advisory Panel for Biodiversity Credits), initié par la France et le Royaume-Uni en 2023, a publié en octobre 2024 un cadre global pour des marchés de crédits biodiversité.
  • L’OBC (Organization for Biodiversity Certificate), avec Carbone 4, le MNHN et la FRB, développe une méthodologie fondée sur la capacité d’accueil de la biodiversité d’un territoire, déclinée par catégories homogènes d’écosystèmes. Il n’y a pas d’unité numérique fixe mais un score final qui résulte de pratiques clés contribuant à augmenter la biodiversité, pour chaque type d’écosystème et d’utilisation des sols. Chacune est notée sur 5, ce gain en biodiversité étant déterminé par un consensus scientifique. Pour le moment, la méthodologie n’a été développée et testée que sur deux écosystèmes : agriculture et forêts gérées en zone tempérée.
  • Noé et Agoterra testent entre 2025 et 2030 cette méthode sur 30 fermes volontaires, avec une grille d’évaluation à 17 thématiques en milieu agricole. Ils se basent sur la méthodologie évoquée dans le point précédent.
  • Le WWF France a lancé en novembre 2025 ses « crédits du vivant », combinant crédit carbone certifié, certificat biodiversité et soutien à la conversion à l’agriculture biologique et régénératrice, avec un indicateur développé spécifiquement pour mesurer l’impact des pratiques.
  • Le CDC biodiversité réfléchit sur un standard sur le marché volontaire des crédits biodiversité. Il a lancé au printemps 2023 un groupe de travail dédié aux crédits biodiversité au sein de son Club B4B+, avec un calendrier d’au moins trois ans, portant sur la précision de la mesure, la vérification terrain et l’équivalence écologique.

Des méthodologies privées internationales

Des initiatives privées internationales sont quant à elles déjà bien avancées dans le développement de leur méthodologie. Pour n’en citer que les principales, déjà actives pour certifier des crédits biodiversité, avec une cible internationale :

  • SD VISta Nature Framework de Verra : Certification effective depuis début 2026. Métrique utilisée : 1 Quality Hectare (Qha), compris entre 0 et 1, équivalent de progression de biodiversité par rapport à une baseline, résultant de l’intervention du projet.
  • The Wallacea Trust : Métrique : 1 % d’amélioration ou d’évitement de la perte en biodiversité / ha. Cela représente le changement médian en % d’un ensemble de métriques biodiversité, qui reflètent les objectifs de conservation pour le site du projet. Les métriques choisies sont donc propres à chaque projet.
  • PV Nature de Plan Vivo : Méthodologie qui s’est inspirée de celle de Wallacea Trust à ses débuts. Métrique adoptée : panier de métriques qui définit ensuite un % de variation / hectare / an. S’applique aussi bien aux projets de restauration qu’à ceux de conservation, à la fois pour les milieux terrestres et marins. Les projets certifiés donnent lieu à la délivrance de certificats de biodiversité Plan Vivo (PVBC).
  • Terrasos a développé son unité : le Tebu, qui représente 10 m² d’écosystèmes conservés et restaurés sur 30 ans. Acheter 1 Tebu revient donc à garantir la protection de 10 m² d’un écosystème menacé pendant 30 ans. La métrique utilisée est la surface physique pondérée par le niveau de menace de l’écosystème, la connectivité écologique et l’implication communautaire.

Les SNCRR français, pour Sites naturels de compensation, de restauration et de renaturation, un dispositif unique en Europe

Cadre réglementaire des SNCRR

Côté réglementation française, la loi Industrie verte du 23 octobre 2023 a créé les Sites Naturels de Compensation, de Restauration et de Renaturation (SNCRR), dispositif présenté par le gouvernement comme le premier mécanisme national de crédits biodiversité. Les décrets d’application ont été publiés en novembre 2024.

Ce dispositif vise à faciliter et accélérer les opérations de restauration de la biodiversité et de renaturation volontaires, afin de mobiliser des financements publics et privés pour ces actions.

Toutefois, les ancêtres des SNCRR, les SNC (Sites Naturels de Compensation) avaient été pensés comme des instruments de compensation réglementaire, et non de contribution volontaire à l’instar des initiatives privées évoquées précédemment. Néanmoins, depuis la loi Industrie Verte, les SNCRR peuvent être vendus en contribution volontaire et plus seulement en compensation obligatoire.

Ces sites multifonctionnels permettent de générer des Unités de Compensation, de Restauration ou de Renaturation (UCRR), valables au moins 30 ans, qui peuvent être achetées :

  • par des maîtres d’ouvrage pour satisfaire leurs obligations réglementaires de compensation (éviter-réduire-compenser) ;
  • par des entreprises ou collectivités souhaitant contribuer volontairement à la restauration de la nature dans le cadre de leur stratégie RSE.

Côté agriculture (le sujet qui nous intéresse !) les parcelles agricoles situées dans un SNCRR pourraient faire l’objet de contractualisations avec leurs exploitants pour la mise en place de pratiques favorables à la biodiversité (haies, mares, suppression de pesticides…). C’est une opportunité de financement à surveiller. Les organisations professionnelles agricoles restent toutefois méfiantes sur les risques de les risques de spéculation foncière qui pourraient en découler.

Mise en oeuvre opérationnelle des SNCRR : le cas de CDC biodiversité

Le CDC biodiversité est le premier acteur à avoir certifié des sites SNCRR. Elle est propriétaire du site de Cossure dans la plaine de Crau depuis 2008, où elle a réhabilité 357 hectares d’anciens vergers industriels en steppe méditerranéenne. C’est le premier site naturel de compensation à avoir obtenu un agrément ministériel en 2020, et dont toutes les unités ont depuis été vendues.

Un second site, le SNCRR de Cros du Mouton dans le Var, porté également par CDC Biodiversité, a été agréé en juin 2024. Ces deux sites génèrent des UCRR (Unités de Compensation, Restauration et Renaturation), dont l’unité correspond à 1 hectare de terrain restauré, géré et suivi pendant 30 ans.

Enfin, en mars 2025, CDC Biodiversité a signé un partenariat avec la Banque Européenne d’Investissement pour identifier les attentes des investisseurs du marché volontaire et accompagner l’émergence des premiers crédits biodiversité volontaires adossés aux SNCRR.

L’articulation avec le reporting environnemental : les standards qui intègrent la biodiversité

CSRD et reporting biodiversité

Le standard ESRS E4 de la CSRD

La directive CSRD (Corporate Sustainability Reporting Directive), entrée en application en 2025 pour les premières entreprises concernées, intègre un standard spécifique à la biodiversité : l’ESRS E4, sur la Biodiversité et les écosystèmes.

Si la biodiversité est considérée comme matérielle pour une entreprise via l’évaluation de double matérialité, elle est tenue de publier :

  • sa prise en compte des impacts, dépendances, risques et opportunités liés à la biodiversité
  • son plan de transition biodiversité (objectifs, trajectoire, moyens, gouvernance)
  • ses politiques d’engagement formalisées
  • ses actions concrètes (sur leurs opérations propres et sur leur chaîne de valeur)
  • ses indicateurs chiffrés (sites en zones sensibles, espèces concernées, état des écosystèmes…).

À noter que les entreprises de moins de 750 salariés peuvent différer de deux ans la mise en œuvre de l’ESRS E4 sur la biodiversité.

Quel lien avec les certificats biodiversité ?

Dans la mesure où une entreprise a pu identifier son impact sur la biodiversité, et choisir des actions concrètes à mettre en place au sein de sa chaîne de valeur, elle peut aussi opter pour des crédits de contribution en complément.

Les certificats biodiversité sont alors une bonne opportunité pour venir :

  • Attester d’une trajectoire de réduction des impacts environnementaux, sans se substituer aux impacts directs
  • Financer des projets au sein leur chaîne de valeur amont, avec une traçabilité certifiée pour le reporting.

Toutefois, l’allègement de la CSRD (Directive Omnibus de février 2025) retarde les effets attendus du reporting sur la demande en certificats biodiversité.

Articulation avec d’autres cadres et obligations

Au-delà de la CSRD, les certificats biodiversité peuvent rentrer dans le cadre de plusieurs réglementations ou obligations :

  • Les engagements volontaires : démarche « Entreprises Engagées pour la Nature » de l’OFB (qui compte plus de 200 membres en France), ACT Biodiversité de l’Ademe, programmes SBTN, alignements TNFD.
  • La norme ISO 17298 (publiée en octobre 2025), première norme ISO dédiée à la biodiversité en entreprise, qui propose un vocabulaire commun et des exigences mesurables compatibles CSRD/TNFD/SBTN.
  • Le règlement européen Restauration de la nature (Nature Restoration Law), entré en vigueur en 2024, qui fixe des objectifs contraignants par État membre.
  • Le Zéro Artificialisation Nette (ZAN) à horizon 2050, qui va profondément bousculer l’aménagement du territoire.
  • La Stratégie nationale Biodiversité 2030 française.
  • Le Label bas carbone, qui nous intéresse particulièrement pour son lien avec le secteur agricole.

Si vous vous intéressez aux crédits carbone avec un fort accent sur la biodiversité, n’hésitez pas à nous contacter !

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